À interdiction de jouer au ballon, le panneau était énorme, plus grand que certains enfants, planté au milieu de la place Saint-Lupin, comme un vieux légume fâché. Autour, les immeubles gris transpiraient la pluie de novembre, les pigeons picoraient des miettes avec l'air d'employés municipaux épuisés, et sur les bancs, les adultes fixaient leurs téléphones comme s'ils attendaient qu'ils leur révèlent le sens de la vie. Les enfants, eux, tournaient en rond. Pas de ballon, pas de craie, pas de trottinette, pas de bruit après 17 h.
Varnier, président de l'association du quartier, avait interdit presque tout. « Une place calme est une place respectable », répétait-il avec la passion d'un gris peint administratif. Et justement, caché dans une jardinière de pensées trempées, quelqu'un sentait cette tristesse collante. C'était Gonflette, une Magikita fée minuscule, vêtue d'un imperméable cousu dans des brassards de piscine et d'une jupe fabriquée avec des morceaux de cerf-volant.
Dans ses cheveux étaient accrochés de petits bouchons colorés qui tintaient comme des bulles. À côté d'elle dormait son Animagikito, Pâquerlouffe. Une pâquerette gonflable, oui ! Une fleur toute ronde qui faisait pouic quand on appuyait dessus. À Taramundi, certaines fleurs se remplissent d'air quand elles sont heureuses. Et Pâquerlouffe était pratiquement impossible à dégonfler.
Gonflette observa les enfants assis tristement au bord de la fontaine. Puis elle regarda l'immense panneau. Puis Pâquerlouffe, et ses yeux pétillèrent. Le plan commença avec le vent. Un tout petit souffle. Les pâquerettes des jardinières se mirent à gonfler, d'abord légèrement, puis énormément.
Pouf ! Des fleurs géantes surgirent partout sur la place. D'énormes pâquerettes rebondissantes, grosses comme des bouées de plage. Les pigeons paniquèrent immédiatement. Un enfant osa toucher l'une d'elles. Pouic ! La fleur l'envoya doucement rebondir deux mètres plus loin. Puis tout explosa.
Les enfants sautèrent partout. Les pâquerettes bondissaient entre les bancs. Les gens rebondissaient dessus sans comprendre. Une dame élégante traversa toute la place, assise sur une fleur géante, en criant : « Je ne contrôle plus rien, mais c'est étonnamment agréable ! » Même les pigeons rebondissaient. « Oui ! Oui ! »
Monsieur Varnier sortit de la mairie de quartier avec son éternel parapluie gris. Puis il s'immobilisa. Un garçon venait de faire un salto involontaire sur une pâquerette gonflable sous les applaudissements des voisins. « Mais qu'est-ce que c'est que ce cirque ? » La plus grosse fleur rebondit alors doucement jusqu'à lui. « Oui ! » Il l'envoya rouler sans dignité dans un massif de tulipes.
Silence général, puis… Monsieur Varnier éclata de rire. Un rire énorme. Le genre de rire qu'on garde enfermé trop longtemps. Les enfants le regardèrent, stupéfaits. Lui-même semblait surpris. Alors une petite fille lui tendit une pâquerette gonflable miniature. « Vous voulez rejouer ? »
Il hésita très longtemps. Puis il donna un petit coup de dent. La fleur lui explosa au visage dans un nuage de confettis parfumé au chewing-gum à la fraise. La place entière hurla de rire, et quelque chose changea. Les adultes quittèrent leurs téléphones. Des voisins se parlèrent enfin. Quelqu'un apporta un thermos de chocolat chaud. Une vieille dame apprit à deux adolescents comment faire rebondir les fleurs avec le poignet. Même les pigeons avaient l'air moins déprimés.
Le lendemain matin, un grand panneau avait disparu. À sa place, quelqu'un avait écrit à la craie : « Terrain officiel de rebond inutile, mais important. » Depuis une gouttière, Gonflette regardait les habitants jouer ensemble pendant que Pâquerlouffe flottait dans l'air comme une montgolfière végétale. « Tu sais quoi ? » murmura la fée. Pâquerlouffe fit « Bouic ! » Et parfois, c'est tout ce qu'il faut pour regonfler une journée entière.