Le train de 7 h 12 est supprimé. La voix métallique tomba du haut-parleur avec l'enthousiasme d'une endive bouillie. Sur le quai de la petite gare de Port-les-Brumes, les épaules s'affaissèrent toutes ensemble, comme si quelqu'un venait d'appuyer sur un bouton. Fatigue générale.
Une pluie fine collait les journaux au banc. Un monsieur mâchait son croissant avec la rage d'un castor. Une dame tapotait sa montre toutes les 4 secondes. Et au milieu de cette soupe grise ? Gérard.
Gérard vendait des sandwiches dans le kiosque du quai numéro 2 depuis 20 ans. Il avait des moustaches pointues qui semblaient toujours dire non avant lui. Il emballait les jambon-beurre comme on remballe une mauvaise nouvelle : « Plus de cornichons, non, je n'ai pas la monnaie, non, le micro-ondes est cassé depuis mardi, il le restera probablement jusqu'à ma retraite. » Même sa cafetière paraissait vexée d'exister.
Le pire, c'est qu'autrefois, Gérard adorait les gens. Ça se voyait encore un peu dans ses gestes. Il alignait les serviettes bien droites. Il gardait les croûtons croustillants pour les enfants. Mais depuis quelques années, il vivait à l'heure des retards, des soupirs et des chaussures mouillées. Son sourire s'était ratatiné quelque part entre un TER annulé et une livraison de tomates oubliées.
Et justement, derrière cette livraison de tomates oubliées, dans une caisse en bois qui sentait le terreau humide, quelqu'un observait tout ça avec des yeux brillants comme deux gouttes de thé. C'était… Nagemori ! Une Magikita lutine minuscule, coiffée d'un béret fabriqué avec un opercule de yaourt à la vanille et d'une veste cousue dans des tickets de train compostés. À sa ceinture, pendouillaient des bouchons de bouteilles transformés en casseroles miniatures. Elle avait les joues tachées de spores argentées et cette particularité très rare chez les Magikitos : elle détestait voir les gens avaler leur journée sans y goûter.
Dans sa capuche, dormait son compagnon, un Animagikito nommé Flotignon. Un tout petit champignon beige, avec des nageoires. Oui, oui ! Parce qu'à Taramundi, certains champignons savent nager dans les flaques comme des poissons paresseux. Et Flotignon était le meilleur d'entre eux. Il avançait dans l'eau avec un discret floc de soupe tiède.
Nagemori posa une main sur le bord de la caisse. Elle sentit la gare comme on sent un courant d'air sous une porte : l'impatience, la lassitude, les pensées qui tournent en rond. Puis elle regarda la pluie, puis les flaques, puis Flotignon. Et son sourire s'étira doucement. « Oh, toi aussi, tu y as pensé ! » Flotignon fit une pirouette humide.
Le plan démarra à 7 h 19 exactement. D'abord, toutes les flaques du quai commencèrent à frissonner, à peine, comme si la pluie rigolait toute seule. Puis des petits chapeaux bruns surgirent à la surface : un ici, deux là-bas, cinq sous le distributeur de billets. Des champignons minuscules nageaient dans les flaques avec de petits mouvements de méduses dodues.
Floc ! Splouche ! Flic ! Flap ! Flop ! Un enfant en bottines jaunes s'arrêta net. « Maman ! Les champignons font la brasse ! » Sa mère leva à peine les yeux. Puis elle les vit et elle lâcha un vrai rire. Pas un rire poli, un rire surpris qui rebondit sous la verrière. Les voyageurs commencèrent à se rapprocher des flaques. Les champignons nageurs faisaient des courses, certains plongeaient dans les feuilles mortes puis ressortaient plus loin avec un bouchon de bouteille sur la tête, d'autres soufflaient des bulles qui sentaient le beurre chaud et le sous-bois après l'orage. Même le monsieur au croissant suspendit sa colère en plein mâchage.
Mais Gérard, lui, resta dans son kiosque. « Des gens fascinés par des moisissures aquatiques. Magnifique ! Le monde décline ! » marmonna-t-il. Nagemori leva les yeux au ciel. Alors elle passa à la deuxième partie.
Elle grimpa le long de la machine à café, ouvrit discrètement le réservoir à vapeur et y versa une pincée de poudre de cèpe lumineux. Pouf ! La vieille cafetière se mit à gargouiller comme une baleine joyeuse. Et soudain, chaque café servi libéra une petite vapeur en forme de poisson. Des poissons fumants, des truites de cappuccino, des sardines de mocha nageaient trois secondes dans l'air avant d'exploser en odeur de noisettes grillées.
Le quai entier éclata de rire. « Gérard, votre café est hanté ! J'en veux un autre ! » « Le mien fait une pirouette ! » Gérard regarda un petit poisson-vapeur tourner autour de sa moustache avant de disparaître dans un ploup. Ridicule ! Puis quelque chose céda. Un minuscule verrou rouillé. Il se mit à rire. Pas élégamment du tout. Un rire énorme, cabossé, qui lui secoua les épaules comme un vieux train qui redémarre. Les gens applaudirent.
Alors Gérard fit quelque chose qu'il n'avait plus fait depuis des années. Il improvisa. « Bon, celui qui attrape un champignon nageur gagne un sandwich aux cornichons supplémentaires. » Le quai explosa. Des adultes en manteau sérieux se mirent à courir autour des flaques. Une dame en tailleur glissa presque sous un panneau « sortie ». Un adolescent très digne plongea les mains dans une flaque en criant « J'en tiens un ! » Même le contrôleur participa.
Et pendant près d'une heure, personne ne demanda quand arrivait le train. Quand enfin le TER entra en gare dans un long souffle humide, les voyageurs montèrent avec des joues roses et des miettes plein les manches. On échangeait des photos. Des inconnus riaient ensemble. Quelqu'un partageait des biscuits.
Et Gérard ? Il avait ressorti l'ancien panneau oublié au fond du kiosque, celui qu'il n'utilisait plus depuis longtemps. Dessus, écrit à la craie, un peu tremblante : « Café offert au jour de pluie. »
Depuis la gouttière au-dessus du quai numéro 2, Nagemori observait la scène en balançant ses jambes dans le vide. Flotignon nageait paisiblement dans une énorme flaque suspendue dans une bâche. « Tu sais quoi ? » murmura-t-elle. Flotignon fit floc. Et la lutine disparut dans le brouillard du matin avec son petit rire de grelot mouillé, pendant qu'en bas, la gare entière sentait le café chaud, la pluie fraîche et les journées qu'on avait enfin recommencé à savourer.